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mercredi, 05 mars 2008

Le centre de Bayrou ou le triangle des Bermudes

Article du monde du 5 mars 2008 

Le 22 avril 2007, François Bayrou a presque réussi ce pari dont rêvent tous les centristes français depuis un demi-siècle : bousculer les lignes de clivage de la politique hexagonale. C'est-à-dire récuser à la fois la droite et la gauche pour faire émerger une nouvelle force qui prendrait ce qu'il y a de meilleur dans chaque camp : le libéralisme économique de l'un et la préoccupation sociale de l'autre, le tout sur fond d'engagement européen. Avec 18,5 % des voix au premier tour de l'élection présidentielle, il fait mieux que son lointain devancier, Jean Lecanuet, en 1965 (15,5 %), et mieux également que Raymond Barre, en 1988 (16,5 %).

 

Tout, cependant, est dans le "presque". Car, en dépit de ce résultat encourageant, l'implacable logique bipolaire de la Ve République a, une nouvelle fois, dissipé le rêve de François Bayrou au lendemain du premier tour de la présidentielle. Sommé par la droite de soutenir Nicolas Sarkozy, il s'y est refusé pour préserver le capital d'indépendance qu'il avait accumulé depuis 2002, en excluant de rejoindre l'UMP. Invité par Ségolène Royal, dans des conditions rocambolesques, à passer une alliance avec elle, il n'a pas osé franchir le pas.

Les conséquences de cette neutralité ombrageuse ont été immédiates : une majorité de ses électeurs a rejoint le bercail traditionnel de la droite. Quant à la trentaine de députés qui l'avaient suivi jusque-là, la plupart ont préféré arrêter les frais : la menace de l'UMP de leur faire perdre leur siège aux législatives de juin a eu raison de leur audace. Au soir ultime de ce scrutin, l'Assemblée nationale ne comptait plus que trois centristes indépendants, François Bayrou et deux fidèles, tous les autres ayant rallié la majorité pour constituer le courant "Nouveau Centre" et grappiller quelques strapontins dans le gouvernement.

L'aventure de François Bayrou en 2007 est révélatrice de l'impasse dont n'arrive pas à sortir le centrisme français depuis 1958. Le mode de scrutin législatif uninominal à deux tours, puis l'instauration en 1962 de l'élection présidentielle au suffrage universel ont progressivement structuré la vie politique autour des deux grandes coalitions, plus ou moins composites, de la gauche et de la droite. Toutes les tentatives pour installer durablement une troisième force ont tourné court.

Dans les années 1960 et 1970, l'affrontement droite-gauche est trop radical pour laisser le moindre espace significatif à un entre-deux. Ainsi, le Centre démocrate, créé par Jean Lecanuet après la présidentielle de 1965, résistera moins d'une décennie : une partie des centristes rejoint Georges Pompidou dès 1969 et l'autre, Valéry Giscard d'Estaing en 1974. De leur côté, les socialistes, liés par la stratégie mitterrandienne d'union de la gauche avec les communistes, rompent toutes les alliances, notamment municipales, avec les centristes dans les années 1970. Le paysage et les esprits évoluent dans les années 1980 et 1990 : l'exercice du pouvoir par la gauche, l'effacement du PCF, l'émergence d'une extrême droite conquérante et les cohabitations à répétition vont progressivement conduire les deux grands partis de gouvernement (RPR et PS) sur la voie d'une plus grande modération. Mais, du même coup, cela prive un centre autonome de tout espace significatif.

C'est cette tenaille que François Bayrou s'efforce de desserrer depuis une dizaine d'années. Jusqu'à présent sans succès, hormis son coup d'éclat présidentiel. Il a eu beau abandonner le vieux costume de l'UDF pour fonder le Mouvement démocrate (MoDem) en décembre 2007, cela ne lui a pas redonné davantage d'oxygène politique. En revanche, cette mue a aiguisé les tensions entre les nouveaux adhérents et les anciens, moins aventureux.

La stratégie à géométrie variable adoptée pour les élections municipales des 9 et 16 mars démontre les limites de l'autonomie revendiquée. Dans un certain nombre de villes importantes comme Bordeaux, Saint-Brieuc, Arras, Biarritz ou Epinay-sur-Seine, les centristes font alliance avec la droite. Dans d'autres, comme Dijon, Grenoble, Montpellier ou Roubaix, ils ont passé des accords avec les maires de gauche sortants. Ailleurs, comme à Paris, ils ont constitué des listes autonomes et attendent l'entre-deux tours pour négocier un éventuel ralliement, si leur score le leur permet. A l'arrivée, les forces bayrouistes risquent fort d'être happées par une gauche ou par une droite dont elles voudraient s'émanciper.

Gérard Courtois

Commentaires

La République a, en France, du mal à faire de la place à ceux qui ne rentrent pas dans des schémas très binaires : droite-gauche ; OUI, NON ; etc. Bayrou, sans doute inspiré par le roi Henri IV sur lequel il a écrit un livre (récompensé par le prix Hugues Capet en 1994, qui lui a été remis par la Comtesse de Paris en présence de membres de la Famille (royale) de France), cherche à dépasser les clivages. Est-ce vraiment possible en République ? La question mérite d'être posée...

Ecrit par : J.-P. Chauvin | mercredi, 05 mars 2008

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